Jour 2

Jour 2

Le jour où le cancer est entré dans nos vies avait pourtant bien commencé.

Je vais au travail aussi sereine que je puisse l’être dans cette situation. Ma cheffe est surprise de me voir là mais je sais que ça ne sert à rien que j’attende dans la chambre pendant que C. passe son scanner, à 9 heures 10 ce matin-là. Ma cheffe me répète plusieurs fois que je peux partir n’importe quand si j’en ai besoin. Je lui assure que je n’aurai pas besoin de partir, je suis confiante, je pense que je vais faire ma semaine au boulot, pour me changer les idées, que c’est inutile et contre-productif que je sois à l’hôpital. 

Je sors du bureau à midi quinze. Je suis presque en train de sourire, encore une fois, je suis confiante. Mon père m’appelle à ce moment. Je décroche, guillerette. Je me sens tellement optimiste : c’est ma façon, aveugle à la réalité, de chasser toute possibilité d’une mauvaise nouvelle. J’essaie de déchiffrer le ton de mon père quand il me dit qu’il a reçu un appel du chirurgien, le Dr. R., par rapport aux résultats du scanner.

Mon père m’annonce que les nouvelles sont mauvaises et je sens mon cœur se serrer. Je regrette d’avoir été positive, je n’aurais pas dû y croire. Papa m’explique que l’intestin de C. est réduit. L’occlusion intestinale est importante. Il faut opérer en urgence pour relier son intestin à la paroi du ventre et créer une colostomie, c’est-à-dire une poche pour recueillir les excréments : un anus artificiel, en somme. On ne sait pas encore pourquoi il y a une telle occlusion et pourquoi l’intestin a réduit de cette façon. 

J’essaie de comprendre tout ce que mon père me dit mais j’ai déjà l’impression que je ne suis plus tout à fait dans mon corps. Ce n’est plus moi qui vis cette vie, je ne suis plus vraiment là. Je ne suis plus que spectatrice, tout ce qui arrive et va arriver, ce n’est pas ce que je suis censée vivre.

Je pleure tout le long du coup de fil et du trajet jusqu’à la clinique. Devant la chambre de mon mari, une infirmière me demande si je vais bien. Pour la première fois, mais sûrement pas la dernière, je réponds honnêtement « non ».

Mais le cancer n’est pas encore entré dans nos vies à ce moment. Il a juste commencé à pointer le bout de son nez.

Je me calme avant d’ouvrir la porte de la chambre de C. Le chirurgien passe peu après. Il nous fait un dessin pour nous expliquer l’opération. Tout le monde est très gentil et à l’écoute. Je dois aller chercher le passeport de C. à la maison car ils en ont besoin pour établir la carte de groupe sanguin. Je fais l’aller-retour aussi rapidement que possible. Ma collègue et amie L. me rejoint chez moi. Elle a posé son après-midi pour rester avec moi. 

Quand je reviens à la clinique, C. est en train de se préparer pour le bloc et le brancardier vient le chercher peu après. J’ai tellement peur, je ne comprends pas ce qu’il se passe, et pourtant encore une fois, je ne me doute pas encore de la suite des événements.

L’après-midi passe étrangement. L. insiste pour que je mange. Je n’ai envie de rien. Elle m’achète des bananes, des Kinder et du thé glacé, et nous allons nous poser dans un parc près de chez moi. Il fait tellement beau et chaud, la ville est tellement magnifique. Je ne comprends pas que ma vie est en train de prendre une virée inconnue et dramatique. 

Je suis assise dans l’herbe quand mon père me rappelle. Le chirurgien l’a appelé pour lui donner des nouvelles de l’opération. Et c’est là, alors que je suis assise dans l’herbe avec mon amie dans ce parc de Toulouse, sous un splendide soleil d’octobre, pendant que mon mari est en salle de réveil dans une clinique de l’autre côté de la Garonne, que le cancer est entré dans nos vies.

J’ai du mal à respirer, je pleure tellement que j’ai envie de vomir sur l’herbe. Je n’enregistre pas tout ce que mon père me dit. Ce n’est pas possible. Ça ne peut pas arriver. L. me frotte doucement le dos, elle me chuchote des mots dont je ne me souviens pas. Je lui suis tellement reconnaissante d’avoir été avec moi, au moment où le cancer est entré dans nos vies. Pour de bon. 

Je retourne à la clinique vers 17 heures 30. Je décide de dormir sur place. L’opération s’est bien passée. C. semble bien. Il est soulagé, il n’a plus mal. Il n’est pas au courant de ce que le Dr. R. suspecte. J’attends toute la soirée que le chirurgien vienne nous annoncer la mauvaise nouvelle, mais il ne reviendra pas. La nuit arrive et je n’ai pas le courage de dire à mon mari qu’il a probablement un cancer, que les mois qui viennent vont être terribles. Je préfère le laisser dormir, une dernière nuit d’ignorance, une dernière nuit sans inquiétude. Une dernière nuit sans cancer.

Le jour où le cancer est entré dans nos vies avait pourtant bien commencé. C’était une journée tellement étrange. Interminable, irréelle, improbable. Inattendue. Elle n’aurait jamais dû arriver dans nos vies, cette journée, et combien de fois ai-je voulu qu’elle n’ait jamais eu lieu.

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