Jour 3

Jour 3

La nuit fut courte.

On a eu du mal à éteindre la lumière puis s’endormir. A 5 heures 45 on est tous les deux réveillés par le premier passage des infirmières, et la colostomie de C. a coulé. Dès 6 heures je me retrouve dans les toilettes du couloir, à pleurer, pleurer. Je suis déjà épuisée, je n’ai pas mangé de vrai repas depuis deux jours, j’ai envie de vomir. Je me dis que je n’y arriverai jamais. Que je ne suis pas prête à affronter ça. Que je n’ai pas la force mentale et physique.

Je passe la journée dans un état de souffrance et de déprime encore inconnu pour moi. J’ai l’impression de n’avoir jamais autant souffert de ma vie – et ce n’est sûrement pas qu’une impression. Le chirurgien passe mais ne nous dit rien, malgré nos questions. Je suis en colère après lui, pourquoi en avoir parlé à mon père et pas à C. et moi ? Est-ce qu’il sait qu’on est au courant ? Est-ce qu’il compte attendre les prochains tests, soit dans une éternité, pour nous dire ce qu’il se passe ? Je craque et j’en parle à C. Je lui dis simplement que le chirurgien suspecte un cancer. Il reste très calme. Il me dit qu’il n’a pas peur, et je suis rassurée. Car moi, j’ai peur, très peur, je suis terrifiée.

Je rentre chez nous pour essayer de manger. Peine perdue, après trois fourchettes j’ai envie de vomir. Je n’arrête pas de pleurer. J’ai à nouveau eu Papa au téléphone qui m’a réexpliqué ce qu’il m’avait dit la veille. Le chirurgien a vu une tumeur. C’est cette tumeur qui pose problème et on ne sait pas d’où elle vient, mais le Dr. R. pense que c’est un cancer. Reste à savoir à présent si la tumeur est bénigne ou cancéreuse, comme le Dr. R. le suspecte, et si le cancer est localisé ou généralisé.

Dans tous les cas, il faut à présent : attendre les résultats de la biopsie (analyse d’un prélèvement de tumeur), attendre que C. se remette de l’opération d’hier, faire une coloscopie (observation de l’intestin), avoir les résultats de la coloscopie, faire un pet-scan (scanner spécial pour repérer les tumeurs), attendre les résultats du pet-scan, attendre que C. reprenne assez de forces, retirer la tumeur, et à terme, réopérer pour enlever la colostomie et remettre l’intestin en place. Et selon les résultats de la biopsie et du pet-scan, il faudra aussi mettre en place un traitement contre le cancer. 

C’est un coup de massue énorme. Je ne peux pas m’arrêter de pleurer. Je ne comprends pas pourquoi tout ceci nous arrive. Ce n’est pas possible, ce n’est pas réel, ce n’est pas nos vies. J’étais censée partir au Japon dans dix jours, C. vient de commencer un nouveau travail, on prévoyait d’avoir un enfant peut-être l’an prochain, on avait des projets de voyages, des projets de vie, des projets quotidiens. On fait attention à ce qu’on mange, à ce qu’on fait, à comment on vit, on ne fume pas, on est jeunes, actifs, heureux. Ce n’est pas juste, ce n’est pas en train de nous arriver. Je vais me réveiller de ce cauchemar, ou quelqu’un va surgir en s’esclaffant CAMÉRA CACHÉE ! C’est un test, c’est une fausse épreuve pour prouver notre amour, notre force. Ce n’est pas la réalité.

Ces deux jours sont les pires journées de ma vie. Je pleure devant C. alors que je ne veux pas, bien qu’il me dise que ce n’est pas grave, qu’au contraire il faut que je pleure. Tout le monde m’a tellement dit que je devais être forte pour lui, mais là tout de suite je n’y arrive pas, je ne peux rien voir de bon, de beau, de positif, je ne peux pas être optimiste. J’ai peur d’imaginer le mieux et que le pire arrive. J’ai peur d’imaginer le pire et d’avoir raison. Je ne sais pas quoi faire. Je suis absolument perdue, j’ai besoin qu’on m’aide, qu’on me donne un mode d’emploi, un guide, comment survivre à ça.

Comment reprend-on sa vie normalement en ayant à vivre ça en même temps ? J’ai tellement de questions, tellement de doutes, tellement de peurs.

3 réflexions sur “Jour 3

  1. Bonjour, je suis touchée par les 3 articles que je viens de lire….je ne sais pas si c est dans la façon dont vous écrivez ou simplement parce que je me retrouve un peu dans votre histoire. …
    Lorsqu’on vous lit, on a le sentiment de vivre avec vous, de partager vos journées.
    La maladie est l une des pires choses qui puisse arriver, malheureusement elle fait partie de nos vies. Des fois elle perd, des fois c est elle qui gagne. La place de l accompagnant est difficile, car il faut être présent, fort, et essayer de ne pas pleurer devant le malade. Je poursuivrai la lecture de votre journal, non par voyeurisme, mais parce que peut-être cela m aidera à me sentir moins coupable. J espere que vous trouverez un éditeur , car le partage d d’expérience est souvent nécessaire pour avancer.
    Isabelle

    Aimé par 1 personne

    1. Un immense merci pour votre partage qui me va droit au coeur.
      J’espère que mes mots vous aideront à trouver un peu de réconfort. La culpabilité fait malheureusement partie du quotidien des aidant.es, je connais très bien ce sentiment… on ne subit pas la maladie, on se dit qu’on n’a « pas le droit » d’aller mal, qu’on se doit d’être infaillible. Mais on est des êtres humains comme les autres, et les proches que nous accompagnons ne nous demandent d’ailleurs jamais d’être infaillibles ! Si jamais vous avez envie de discuter en privé, n’hésitez pas à me contacter via la page Facebook ou par mail, je serais toujours contente d’échanger.
      A très bientôt

      Anousha

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