Jour 4

Jour 4

Je pars vers 9 heures 30 de la clinique et dès que je suis dehors je commence à pleurer.

Me retrouver seule est insurmontable et encore plus que ça, le fait de voir que dehors le Monde continue de tourner. Je regarde les gens et je me demande combien d’entre eux ont vécu ou vivent un drame personnel de ce type. Combien de personnes doivent faire face à la maladie de leur partenaire ? Combien de jeunes femmes en désir de grossesse doivent peut-être faire une croix sur leur rêve à vingt-six ans ?

A ce moment précis, je souhaite que le monde entier souffre. Pourquoi seulement nous ? Je pense à des monstres de méchanceté et de perfidie en pleine santé, alors que mon amour de mari est hospitalisé. J’ai envie de faire n’importe quoi, de ne plus faire attention à rien – car jusqu’ici, que m’a apporté de faire attention à tout ?

Je vais chez mon médecin généraliste, le Dr. B, qui a traité C. Malgré mes efforts, je m’effondre à nouveau. Lui parler me fait tout de même du bien. Il m’arrête pour trois semaines.

Je passe au travail pour voir mes collègues et donner mon arrêt de travail. Je ne pensais pas avoir envie de les voir mais finalement ça se passe bien et je suis contente de leur parler un peu. L. me pousse à rester déjeuner avec elle et deux autres collègues, comme nous l’avions prévu la semaine précédente avant que tout cela ne nous tombe dessus. J’avais dit que je ne venais pas mais au final je suis contente que L. ait insisté. Ça me fait du bien de parler d’autre chose, de ne pas me focaliser sur mon propre malheur, même si tout est douloureux et que mon esprit n’est pas complètement présent.

Quand je retourne à la clinique, une psychologue est dans la chambre avec C. Elle nous explique que chaque jeudi, elle vient voir tous les patients hospitalisés, et qu’on peut également demander à la voir sur rendez-vous. On discute longuement tous les trois. Elle nous parle des étapes du deuil qui fonctionnent pour d’autres situations que le deuil : une rupture, un grand changement, une annonce de diagnostic, un traumatisme quel qu’il soit. Elle nous explique que ces étapes n’ont pas de logique précise, qu’elles peuvent arriver par vague, et que c’est normal. Après seulement trois jours, je me retrouve déjà dans ce qu’elle nous dit. Elle insiste sur le fait que C. va devoir rester actif et positif, sortir, faire du sport, voir des gens, ne pas se renfermer. Que le moral est vital dans ce type de maladie. Pour le moment C. va bien et est déterminé.

On discute également de culpabilité et d’abandon, car j’ai du mal à laisser C. seul même si je sais qu’il en a aussi besoin, et je culpabilise de le faire culpabiliser, car il s’en veut de me mettre dans cette situation. Un cercle vicieux dont il faut se sortir au plus vite bien qu’il vienne de débuter. Déjà, j’ai l’impression que ces trois jours ont duré des semaines. Le temps a perdu toute notion, toute relativité. Je n’arrive toujours pas à raccrocher les événements de ces dernières soixante-douze heures à ma vie réelle, à mon existence, à mon quotidien. Tout me semble irréel. Je m’attends encore à me réveiller et que rien de tout cela ne se soit passé. Je traverse les jours sans être totalement dans mon corps. 

Peu après le départ de la psychologue, c’est au tour du chirurgien de passer nous voir. On évoque un peu la suite des événements : la coloscopie sera a priori jeudi prochain. Le Dr. R. mentionne également le prélèvement de gamètes en cas de chimiothérapie : la chimiothérapie pouvant affecter la fertilité, il est préférable de préserver des échantillons de sperme au préalable.

Je reçois des messages de la famille étendue, prévenue par Papa et Maman de ce qu’il se passe. Les événements de la journée me font penser que tout devient plus réel, bien qu’on n’ait aucun résultat d’analyses. Comme si l’idée de la maladie s’installait tranquillement mais sûrement dans nos esprits et nos vies. La visite de la psychologue qui nous parle des étapes du deuil après l’annonce d’un cancer. Le passage du chirurgien qui évoque la chimiothérapie et la préservation de fertilité. Les messages de la famille qui pense à nous dans cette épreuve. Nous ne savons encore rien, nous n’avons encore aucune certitude, positive comme négative : pourquoi donc tout le monde nous parle comme si le cancer était vraiment là, pour de bon, scientifiquement prouvé ? Curieusement pourtant, je n’ai pas pleuré depuis ce midi et je me sens étrangement relaxée.

Je finis la journée avec une amie qui m’invite au restaurant. Elle m’a aussi cuisiné un plat indien pour que j’aie déjà à manger le lendemain. Je suis touchée par ses attentions. Je la connais depuis moins d’un an mais je sens que je peux tout lui dire, que je peux compter sur elle. Qu’elle saura prendre soin de moi et qu’elle ne me jugera jamais. On ne parle que de ma situation et je ne pleure toujours pas. J’ai envie et besoin de beaucoup parler, mais je me sens relativement bien. Je me sens un peu plus prête que la veille à affronter la suite, mais j’ai peur que tout s’effondre à nouveau.

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