Jours 5, 6 et 7

Jours 5, 6 et 7

Jour 5

La fin de la semaine, avec pourtant l’impression qu’un mois complet est passé. La journée se déroule sans incident spécial.

C. a repris un régime normal depuis hier. Il marche doucement, mange de plus en plus et se repose. On découvre l’existence d’une petite cour au rez-de-chaussée de la clinique, où on peut aller pour qu’il prenne l’air. On n’a pas le droit de sortir de l’enceinte de la clinique : pas seulement pour des raisons purement administratives d’assurance, mais également car C. doit éviter qu’on le bouscule. Il est fragile et la colostomie est toute jeune et pas encore totalement bien intégrée au corps de C. 

Je passe la journée à la clinique. On décide avec C. de donner un surnom à sa colostomie. Déjà, pour faire court, on la désigne par « la poche ». Et surtout, pour dédramatiser la situation, on l’appelle « Skippy » : c’est le nom d’un kangourou dans un dessin animé. Rire nous permet de prendre du recul, et de mieux supporter la situation.

Je ne pars de la clinique que vers 20 heures 30, pour attendre l’arrivée d’une amie qui vient de Poitiers pour passer le week-end avec moi. J’appréhende la soirée seule à l’appartement mais tout se passe bien. Je m’occupe comme je peux dans l’appartement, pour essayer de penser à autre chose. Ça marche plutôt bien et je suis relativement en forme quand à presque une heure du matin, mon amie arrive. On discute un peu et il est déjà 2 heures quand on s’endort.

Jour 6

On se lève tard avec mon amie. La matinée passe rapidement et de façon anodine, comme si ma vie était normale.

On discute de plein de choses, pas que de la maladie. Je mange normalement, j’ai de nouveau faim. On va se balader, il fait beau et chaud malgré le vent inhabituel. J’arrive à presque oublier que C. est malade et qu’il est seul à la clinique.

L’après-midi, je laisse mon amie et je vais voir C. pendant presque trois heures. Je ne comprends pas pourquoi je vais bien : je devrais m’effondrer à chaque fois que je parle de la situation, être mal de le voir à la clinique, ne pas réussir à dormir ou manger. On me dit que c’est simplement une forme d’instinct de survie. J’ai peut-être déjà réussi à passer un premier cap, celui de me dire que le mieux que je puisse faire c’est aller bien. Autant que possible.

Quand je rentre, mon amie a fait une tarte, de la soupe, a rempli le frigo de différents plats tout faits pour m’éviter d’avoir à faire à manger et elle a fait du ménage dans l’appartement : exactement ce dont j’avais besoin. Elle a tout anticipé sans que j’aie à dire un mot.

On sort dîner. Il est 21 heures passées quand on rentre. On se fait un thé au jasmin et on regarde un film. Des gestes anodins qui me font tenir, pour le moment au moins.

Jour 7

Mon amie part à 8 heures ce matin. Je retourne me coucher jusqu’à 10 heures 45. Alors que j’appréhendais mes nuits, dormir est finalement mon moment préféré de la journée : quand je dors, j’oublie absolument tout. Plus rien n’existe.

Je dors bien et beaucoup. Je me réfugie dans le sommeil, comme je l’ai toujours fait. A ma grande surprise, mes rêves n’ont pas changé, aucune trace du cancer ou de mes angoisses. La douleur revient seulement à chaque réveil, d’un coup. Dès que j’ouvre les yeux, la réalité m’assomme tellement brutalement que j’ai presque physiquement mal. Le matin me rappelle tout, aussi soudainement que la nuit m’avait apporté son répit. Tous les jours, j’attends qu’on me dise que ce n’est pas la réalité, qu’on me réveille du cauchemar. Mais tous les soirs, je me plonge avec impatience dans mes rêves, tout en sachant que chaque réveil sera d’autant plus violent que la nuit était salvatrice.

Ce premier dimanche, j’essaie de vivre normalement. Je me lève tard, je me lave les cheveux, je regarde une série. Je déjeune, je fais un gâteau pour C. Je prépare mes affaires et je pars à la clinique en début d’après-midi, pour y rester la nuit.

L’après-midi passe encore curieusement rapidement. Le temps a réellement perdu toute notion. Que s’est-il passé aujourd’hui ? Hier ? Avant-hier ? Dans quel ordre ? A qui ai-je dit quoi, et quand ? Le temps s’étire, s’étire, s’étire, semble parfois complètement s’arrêter pour s’accélérer à nouveau. Je ne souhaite même pas retourner en arrière car rien n’aurait pu être fait différemment et rien n’aurait pu éviter cette situation. Je veux simplement avoir des réponses à mes centaines de questions.

Je n’ai pas pleuré depuis plusieurs jours, et je me sens toujours assez calme. Voir C. en forme m’aide à tenir le coup. C’est impossible d’être négative lorsque lui ne l’est pas. Il annonce la nouvelle au téléphone à ses quatre meilleurs amis. Il dit ça d’un ton léger, presque insouciant. Il les appelle et au cours de la conversation, dit « I got news » en rigolant. Ses amis pensent évidemment qu’il va leur annoncer une belle nouvelle – certains croient qu’on attend un bébé. Je suis médusée, comment peut-il prendre la situation de cette façon ?

Il a conscience de la réalité mais quand je lui dis combien il est fort et comme je suis fière de lui, il me dit simplement en haussant les épaules « qu’est-ce que je peux faire d’autre ? ». Selon lui, il n’y a pas d’autres façons de réagir. Je pense au contraire qu’il y en a beaucoup d’autres, dont la plupart bien plus négatives. Il me dit qu’il est chanceux d’être pris en charge et qu’il se sent bien. Je voudrais croire qu’il sera toujours comme ça, qu’il n’aura jamais de baisse de motivation, qu’il aura toujours ce moral et cette détermination. Je sais cependant que les semaines et les mois (je n’ose pas dire « années ») à venir seront difficiles. Je profite de ces moments où je le vois en relative bonne santé.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s