Jour 8

Jour 8

Une semaine que nos vies ont basculé et sont en pause. Une semaine que plus rien ne m’importe : tous les « problèmes » d’avant cette semaine me semblent absolument insignifiants.

Une petite phrase, d’une chanson dans le film Les Chansons d’Amour, me trotte dans la tête depuis une semaine : « Plus rien n’est triste, plus rien n’est grave ». Je donnerais tout ce que j’ai pour que C. aille mieux, aille bien. Je ne pense plus qu’à lui et à sa santé. Je me moque absolument de tout le reste autour. Je crois bien que le monde pourrait s’effondrer.

Je déjeune avec des collègues mais je ne profite pas du repas : j’aurais préféré être ailleurs. J’ai envie de leur dire que je n’ai rien à faire de leurs affaires, de leurs vies pourries. J’ai envie de leur dire qu’ils n’ont jamais vraiment souffert et qu’ils ne peuvent pas comprendre. Je leur en veux d’être là avec moi à parler d’idioties qui n’ont strictement aucune importance. J’ai envie de me lever, de hurler et de partir.

Je suis d’autant plus contente de retrouver C. en début d’après-midi. Les heures passent, je peux presque les voir s’écouler. On regarde L’Auberge espagnole et ça nous fait du bien de déconnecter un peu.

Le chirurgien passe nous voir. Il nous confirme la date de la coloscopie. Il dit qu’il espère pouvoir faire le pet scan dans deux semaines, et qu’à ce moment il pense avoir les résultats de l’analyse de la biopsie (l’examen du morceau de tumeur prélevé pendant la toute première opération). Il nous recevra dès le lendemain du pet-scan pour discuter de tout ça et convenir de la date de l’opération pour enlever la tumeur dès que possible, selon les résultats de la biopsie et du pet-scan. La bonne nouvelle de la journée c’est que l’analyse du liquide prélevé lors de l’opération de mardi dernier n’a révélé aucune cellule tumorale, ce qui signifie que la tumeur ne se serait pas propagée.

Ce soir, je passe plus d’une heure au téléphone avec mon grand frère. Ça me fait du bien de l’entendre. Même si je ressasse encore ce qu’il se passe, c’est important pour moi d’avoir différents points de vue. Mon frère me dit qu’il est fier de moi et ça me touche. Je n’ai pas pleuré depuis plusieurs jours mais ce genre de mots referait bien couler mes larmes.

J’ai du mal à croire que tout a commencé seulement il y a une semaine. Pire encore, qu’il y a une semaine, je ne savais encore rien. Il y a une semaine, le cancer n’était pas encore entré dans nos vies. Il y a six jours, je me disais que je n’y arriverais jamais, sans même savoir ce que cela pouvait bien dire. Aujourd’hui pourtant, j’ai déjà réussi à surmonter cette première semaine, à effectuer les gestes du quotidien qui m’avaient paru insurmontables dès le début.

On a trouvé tout de suite notre routine à la clinique. Tous les matins, on est réveillés entre 6 et 7 heures par les premiers contrôles de la journée. Je replie le lit d’appoint à ce moment, et je finis ma nuit sur le fauteuil. Une aide-soignante apporte le petit-déjeuner à C., avec parfois quelque chose pour moi, en douce : un petit gâteau, une boisson chaude. « Vous devez prendre des forces, Madame », des attentions spontanées du personnel, qui me rappellent à la fois l’incongruité de ma situation, mais aussi le soutien primordial des soignant.es. On se rendort parfois, et on prend le petit-déjeuner un peu plus tard. Différent.es soignant.es passent au cours de la matinée. Je pars en milieu de matinée, pour déjeuner à la maison, prendre une douche, me reposer un peu et laisser C. se reposer également. Je reviens dans l’après-midi. Je n’arrive pas à lire de la fiction depuis la semaine dernière, j’ai dû interrompre le roman que j’avais en cours. Je me gave de magazines, empruntés à la médiathèque. J’écris mes journées dans ce journal. Je passe beaucoup de temps sur mon téléphone, à écrire et à répondre à des messages de nos proches. C. écoute des podcasts, dort, regarde la télé. On sort pendant au moins une demi-heure, dans la petite cour. On fait des tours de couloir pour que C. bouge doucement. Le repas arrive tôt, vers 18 heures. J’ai mon propre dîner, apporté de la maison dans la journée. Je choisis des plats qui tiennent le coup hors du frigo toute l’après-midi, dans la chaleur de la chambre. Avant ou après le repas, le Dr C. passe prendre des nouvelles. A 19 heures 25 c’est l’heure de Quotidien, on allume la télé. C’est notre petit moment de normalité. On ne pense plus au cancer pendant deux petites heures. On rigole. On s’imagine chez nous, dans notre canapé. On s’échappe de la clinique, des odeurs de désinfectant, des bips incessants, des allées et venues des infirmières dans le couloir, des visites des soignant.es. Après ça, on traîne devant la télé, on discute, jusqu’à ce qu’il ne soit plus raisonnable de rester éveillés. Et le lendemain, on recommence. 

L’attente semble encore interminable – au moins deux semaines avant de vraiment comprendre, savoir, agir, prévoir…

4 réflexions sur “Jour 8

  1. Coucou 🙂 Merci à toi de partager cela avec nous. Je ne peux qu’imaginer qu’elle épreuve cela a dû être, et est sans doute encore. Je comprends totalement cette espèce de distorsion du temps dont tu parles, je l’ai expérimentée suite au décès de mon père. On a l’impression que le temps change d’unité… C’est très étrange.
    Je trouve ça bien que tu aies pu dormir avec C. lors de son séjour à la clinique. J’ignorais que c’était possible.
    Grosses bises et à bientôt 🙂
    Aurélie.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui c’est exactement ça, le temps change d’unité… J’ai encore souvent cette impression d’ailleurs !
      Je ne sais pas si c’est toujours possible mais là j’avais le droit de rester dormir dans sa chambre. Normalement il faut payer un supplément pour le lit d’appoint… mais les infirmières était géniales, elles ont dit que personne n’en saurait rien si je restais 😉

      Aimé par 1 personne

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