Jours 31 et 32

Jours 31 et 32

Jour 31

Jour de la grosse opération : ablation de la tumeur ce matin.

Je vais au bureau car je n’ai pas souhaité attendre à la maison toute la journée. Je tiens bien le coup, j’arrive à bien me concentrer sur mon travail et je me sens normale. A partir de 11 heures 30, le stress monte, monte, monte… J’attends l’appel du Dr C. Je décide néanmoins de faire la réunion que je devais animer avec ma collègue, tout en gardant mon téléphone à proximité. A la dernière phrase de la dernière diapositive de la réunion, mon téléphone sonne et je quitte l’amphi en m’excusant.

Le Dr C. ne me parle que pendant une minute trente-neuf secondes très précisément. Il me donne peu de détails : l’opération a duré plus longtemps que prévu, c’était compliqué, il n’a pas pu retirer la colostomie sinon mais tout va bien, la tumeur a été retirée et il n’y a pas eu de mauvaises surprises. Il me dit que C. est en soins intensifs et m’explique comment y aller. Il s’avérera en réalité qu’il s’agit des soins continus, où on met les patients en observation post-opératoire.

L’après-midi passe relativement rapidement, même si je ne suis pas extrêmement concentrée. J’arrive à la clinique à 16 heures 30. Les soins continus sont impressionnants. Il faut d’abord sonner à un interphone, s’annoncer, déposer ses affaires dans un casier qu’on verrouille par un code, mettre une blouse, puis on nous amène au « box » du patient qu’on va voir. L’infirmière me dit que C. va bien. Heureusement qu’elle me l’a dit car je le trouve tellement fatigué et faible. Il peut à peine parler et bouger. Il est très content de me voir, mais il est super déçu d’avoir encore sa poche. Je le rassure, ce n’est pas grave du tout, le plus important est que la tumeur ait été retirée.

Le Dr. C. passe nous voir et nous redit globalement les mêmes choses.

C. est épuisé et je le laisse se reposer.

Jour 32

Impossible de me concentrer au travail ce matin. Je discute beaucoup avec ma collègue, de C. et de la maladie mais d’autres sujets aussi. J’ai des nouvelles de C. qui me dit qu’il n’a pas très bien dormi et qu’il se sent faible. Je suis quand même rassurée car il a réussi à me donner des nouvelles.

Je déjeune dans un restaurant indien avec des collègues. Il pleut, toujours. Novembre et sa pluie incessante.

L’après-midi passe sans souci, je me sens bien. J’arrive à 16 heures 20 au box de C. C’est là que ça devient difficile. Il a extrêmement mal au moment où j’arrive et aura plusieurs crises de douleur pendant que je suis avec lui.

Je ne sais pas si je dois partir ou rester. Il n’arrive pas à me dire ce qu’il veut non plus. Je n’ai ni envie de le voir souffrir ni envie de rentrer à la maison et de le laisser seul. J’aurais l’impression de l’abandonner si je m’en allais mais en même temps je me sens totalement inefficace et inutile en restant sur place. Peut-être même est-ce pire pour lui que je le voie dans cet état ? Je suis perdue, je ne sais pas quelle est la bonne attitude à suivre et j’ai beau lui demander, il n’est pas capable de me le dire non plus.

Finalement je reste jusqu’à 19 heures 30. Il mange tout son repas et on arrive à discuter plus qu’hier. Entre les crises de douleur il va bien et je commence à le retrouver un peu. Ça me rassure, mais je serai complètement soulagée quand il n’aura plus aucune douleur. Le Dr C. et les infirmières nous ont dit que tout était normal médicalement parlant mais j’ai tout de même hâte qu’il récupère complètement.

Et voilà maintenant un mois exactement depuis que tout ça a commencé. Ce mois a duré une éternité et j’ai déjà tant appris sur C., sur moi et sur notre couple, et sur nos proches. Je me sens sûre de moi car on est forts et amoureux, mais tout peut nous tomber dessus. Je n’ai pas envie de faire un bilan dès maintenant. C’est beaucoup trop tôt.

Le temps à présent a perdu toute signification. J’arrive difficilement à me rappeler de la date chaque jour, même si cela est un peu plus facile depuis que j’ai repris le travail. Nos vies sont en pause totale mais autour de  nous tout continue. J’ai du mal à gérer ma vie dans ces conditions. C’est comme si j’espérais que tout autour de moi soit aussi en pause, comme si c’était possible que le temps s’arrête réellement pendant que C. guérisse, puis qu’on reprenne nos vies au même endroit et qu’entre temps rien n’ait changé.

Mais c’est l’inverse absolu. La Terre continue de tourner, les gens continuent d’être heureux ou malheureux, le Monde continue d’aller mal, mais nous ne pouvons pas avancer. Je sais que l’on me rétorquerait que si, bien sûr que si, on avance ! Qu’on a eu plein de bonnes nouvelles, d’informations positives dans le négatif, et que c’est génial ! Mais dans le moment présent, je ne vois parfois que les épreuves qui se succèdent et qui laissent toujours place à un nouvel obstacle. Je vis dans l’appréhension que quelque chose de pire arrive, que la spirale soit sans fin. A d’autres moments, comme lorsque je suis dans la rue et que je me laisse immerger par la musique dans mes écouteurs, je me sens forte, je m’autorise à imaginer une vie après la maladie, ou même une vie pendant la maladie. Je pense à nos projets réalisés malgré tout, je concocte une revanche sur la vie. J’ai envie qu’on s’en sorte et que je puisse dire à la vie : t’as vu ? On a réussi ! Maintenant tu nous laisses tranquilles.

2 réflexions sur “Jours 31 et 32

  1. « C’est comme si j’espérais que tout autour de moi soit aussi en pause, comme si c’était possible que le temps s’arrête réellement pendant que C. guérisse, puis qu’on reprenne nos vies au même endroit et qu’entre temps rien n’ait changé. »
    Je comprends complètement ce ressenti, que tu décris très bien. Oui, on voudrait que le reste du monde cesse de tourner, car finalement c’est une épreuve de plus de continuer à devoir gérer tout le reste qui continue d’évoluer. Malheureusement on n’y peut rien, c’est comme ça…
    Merci à toi de partager tour cela avec nous 🙂 Je t’envoie de grosses bises.
    Aurélie.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui c’est ça… et j’avais tellement de mal à voir les autres autour de moi avancer dans leurs vies, alors que la nôtre était en pause et qu’on ne pouvait plus rien prévoir, que mon pire cauchemar nous tombait dessus… Quand le Covid a débarqué et que le monde entier a dû s’arrêter, j’avoue avoir bien rigolé car ça faisait déjà 6 mois que nos vies étaient dans ce drôle d’état ! 😉 J’en parle d’ailleurs dans mon journal quand le confinement arrive 😀 (spoiler haha)

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