Jour 306

Jour 306

Jour 306 – vendredi 7 août 2020


Dix mois aujourd’hui que tout a commencé. Et si je me sens mieux que jamais en ce moment, quelques larmes ont coulé ce matin, sans que je m’y attende. Rien à voir avec les pleurs bruyants et incontrôlables qui ont pu arriver ces derniers mois. Plutôt quelques larmes orphelines, surprises elles-mêmes de tomber sur mes joues, interrompues rapidement, comme si elles n’avaient rien à faire là en ce moment.

Elles ont été déclenchées par une conversation toute bête : j’hésitais à aller à une soirée avec mon frère et ma belle-sœur chez leurs amis, car C. souhaitait rester à la maison. Je me demandais si je préférais rester avec lui, ou aller à la soirée. Et je savais bien qu’au fond, une partie de mon hésitation venait du fait que je ne supporte pas être éloignée de lui si j’ai le choix.

Avant le cancer, j’étais déjà réticente. Si je pouvais éviter d’être séparée de lui, je le faisais. Depuis octobre, ce sentiment s’est largement empiré. J’ai cru qu’il allait mourir, que les nouvelles du cancer allaient être bien plus que mauvaises, que j’allais être veuve à vingt-six ans, que c’était les dernières semaines, ou peut-être jours, que je passais avec mon mari. Jusqu’à preuve du contraire, qui est arrivée au bout de trois semaines, je ne pouvais pas être rassurée. Alors j’ai voulu passer chaque seconde avec lui. Je me sentais coupable de le laisser quelques heures seul à la clinique ou à la maison, pas seulement car j’étais inquiète qu’il ait besoin de moi, mais car moi-même, j’avais besoin de lui. Besoin de savoir qu’il allait bien. Je me réveillais la nuit et vérifiais sa respiration. J’étais soulagée chaque fois que je le voyais en vie. Quand il m’appelait, j’accourais vers lui, comme si une urgence était en train d’arriver. Quand il me demandait si je voulais me promener avec lui, j’acceptais, car j’avais trop peur que chaque fois soit la dernière. Dix mois après, ce sentiment n’est pas parti.

Je sais que nous avons chacun besoin de notre espace, de notre intimité, de nos moments sans l’autre. Je les respecte, autant pour lui que pour moi. Mais je le choisis toujours, contre tout, contre tout le monde. J’ai peur de regretter de ne pas avoir passé le plus de temps possible avec lui. De me dire, plus tard, quand il ne sera plus là « pourquoi tu es allée à cette soirée, au lieu de rester avec lui ? ». Comme si ma présence empêcherait tout drame. Comme si le plus de minutes passées ensemble annulerait tout risque. A l’inverse, si je le prends pour acquis, si je me dis qu’il ne mourra pas jeune, si je pense que le cancer ne reviendra pas, je crains de vivre trop légèrement, de ne pas assez profiter de lui. Et alors, la prochaine fois qu’on m’appellerait pour m’annoncer une mauvaise nouvelle à son sujet, je ne pourrais pas me dire que j’ai fait tout ce que je pouvais, que j’ai toujours été là pour lui, et que je l’ai véritablement aimé chaque seconde.

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